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Afghanistan:

Entre pacification à l'américaine, une néo-guerre civile et le chaos

 

Said Ahmad Khaled Madjrouh, professeur, Kaboul


 
Aujourd'hui, le 19 août 2005, les Afghans se souviennent et fêtent l'anniversaire de leur 86ème année d'Indépendance Nationale. L'Afghanistan fut le premier pays à pouvoir s'être libéré du joug centenaire de l'Empire Britannique des Indes au lendemain de la première Guerre Mondiale. Le 19 août 1919, la signature du traité de Rawalpindi a mis fin à la troisième guerre anglo-afghane et le Royaume Afghan sous le règne du jeune Roi Amanullah Khan a été reconnu Etat libre et indépendant. Cependant, durant la deuxième moitie du XXeme siècle, les Afghans ont du se battre et combattre au prix de millions de morts et d'exiles pour leur indépendance, de nouveau menacée et bafouée par l'Union Soviétique. Le 15 février 1989, l'Armée Rouge de l'Empire Soviétique est contrainte de quitter la terre afghane et cette date marque la fin de l'invasion et de l'occupation directes de l'URSS en Afghanistan. "L'Afghanistan libre" se souvient et mémorise aussi cette deuxième date de l'histoire sanglante pour son indépendance et sa liberté en réalité toujours compromises et jamais durablement acquises.


Or, la commémoration de l'événement capital du 19 août dans l'histoire récente de l'Afghanistan a un goût de cendre, de sang, d'inquiétude, d'ironie et de nostalgie en ce jour d'été. Date symbolique certes mais à l'aube du XXI éme siècle opaque, quelle ironie et quel malaise pour l'histoire actuelle de l'Afghanistan pris sous la coupe et le contrôle directs des Etats-Unis d'Amérique depuis le 10 octobre 2001 !! Goût de sang et de cendre, car cet été est une fois encore plus meurtrier, plus sanglant que les trois étés précédents en Afghanistan. De 500 a 1000 morts depuis le début de cette année, pour la plupart des civils afghans, sans parler des centaines d'Afghans disparus ou emprisonnes ! Et les vraies pertes américaines, elles restent "Top Secret".

 

Officiellement, l'US Army n'évoque qu'à peine deux cents soldats morts en Afghanistan depuis le début de la guerre en octobre 2001. Les attaques, offensives … embuscades qu'on attribue communément et pêle-mêle aux Taliban/Al-Qaida contre les forces américaines, leurs Alliés et également contre le gouvernement de Kabul se sont multipliées a une cadence quasi quotidienne. Ce qui a obligé les Américains et les forces coalisées sous la bannière de l'OTAN, à mener de véritables campagnes militaires et des contre-offensives aéro-terrestres dans l'ouest, le sud-ouest, le sud et le sud-est afghans. L'angoisse et inquiétude dans l'armée américaine s'aggravent d'autant plus que les nouvelles forces militaires et policières afghanes ne sont toujours guère aptes a affronter et a encaisser les coups durs et violents qui leur sont portés par les maquis armés. Pire, les prétendues armée et police nationales afghanes réorganisées, entraînées, financées depuis 2001/2002 par ces mêmes Américains et Allies européens tels que l'Allemagne, la France, l'Angleterre etc. au lieu de les aider, accroissent les problèmes et les situations dangereuses a gérer : corruption, luttes d'influence, parti pris avec les barons de la drogue et les chefs de guerre, diffusion de fausses informations et autres bavures militairo-judiciaires. Le Ministère afghan de l'Intérieur parle du chiffre effectif de 12 000 nouveaux policiers et celui de la Défense évalue à 30 000 soldats la composition de la nouvelle armée afghane jusqu'a ce jour. En principe, dans les années à venir 50 000 policiers constitueront la Police Nationale et 70 000 soldats composeront l'Armée Nationale.


Les déboires coûteux de la pacification à l'américaine de l'Afghanistan ne se résument pas uniquement à l'hybride de armée et de la police afghane. Le gouvernement afghan sous la présidence de Hamed Karzai, malgré son triomphe électoral du 9 octobre 2004 avec 54% des suffrages exprimes, n'a pas réussi à créer un gouvernement à l'assise populaire et nationale. Son inefficace et pesant cabinet gouvernemental compose de 28 ministres une fois de plus s'est fondé sur des concessions politiciennes avec les éléments hétérogènes des Accords de Bonn. Il n'a aucune stratégie nationale ni pour la reconstruction des systèmes économique, éducatif et de la santé ni pour la restructuration fondamentale de l'Etat afghan caduc depuis déjà longtemps vétuste, incompétent voire surcharge ni pour la lutte contre l'expansion florissante de la drogue. Enlise dans une corruption presque généralisée, le gouvernement afghan perd la confiance de la population et par la même occasion, la confiance en lui-même. Il s'éloigne chaque jour de la réalité criante et malheureuse du pays. Dépourvu à la fois d'une réelle et vraie force législative et d'une assise politique souveraine et nationale, il n'a de la force exécutive que le nom. Des exemples patents et pathétiques : la déclaration sans suite réelle ni exécutoire des milliers de décrets du chef du gouvernement, les conclusions et recommandations mortes-nées d'interminables commissions d'enquête qui prolifèrent dans l'entourage de la présidence. Grosso modo, la substance de ce gouvernement se réduit au maigre et misérable message de mendicité que Karzai et l'équipe impliquée répètent inlassablement comme une rengaine lancinante depuis plus de trois ans :"Que la communauté internationale ne nous oublie pas, qu'elle nous donne de l'argent et qu'elle envoie davantage de forces armées!" Pendant ce temps, les mannes et aides financières internationales en elles-mêmes mal conçues, mal appliquées, mal contrôlées par les responsables américano-européens et leurs employés afghans s'engloutissent et se perdent régulièrement et définitivement dans le tonneau de Danaïde afghan. Tout parait artificiel et sous perfusion, surtout dans la capitale Kabul et dans le grand Afghanistan profond, presque rien n'a change sauf l'accroissement de la pauvreté, de la tension sociale, du mécontentement, de la culture du pavot, de la rancune et de la haine essentiellement contre les forces militaires américaines et leurs Allies.


Depuis le début de cette année 2005, a l'étranger, l'exploit de Karzai a consisté a récolter quelques médailles/diplômes honorifiques supplémentaires et à signer deux "Contrats Stratégiques" très controversés pour l'avenir du pays, dont l'un avec Washington le 25 mai et l'autre avec Londres le 11 juillet. En résumé, ces contrats non seulement entérinent quasi indéfiniment la présence de l'US Army et pour 10 ans celle de "Sa très Gracieuse Majesté", la Royal Army, mais ils garantissent et privilégient également les intérêts et investissements économiques américano-anglais en Afghanistan. Ils stipulent par ailleurs : "la collaboration étroite des services secrets américains, britanniques et afghans." Le premier contrat a provoqué des réactions et de vives inquiétudes chez les dirigeants de la Russie, de la Chine, des pays de l'Asie centrale, du Pakistan et de l'Iran pour leurs propres intérêts dans la région. Lors de la dernière réunion des pays membres du Groupe de Shanghai en juin, à l'instigation de la Russie et de la Chine, il a été pour la première fois demandé et notifié à l'Amérique de vouloir bien préciser la durée de la présence de son armée en Asie Centrale. Et en août le nouveau gouvernement conservateur iranien sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, a décidé abruptement et unilatéralement de reprendre les activités des centrales de recherche nucléaire en Iran.


 Même l'hypothèse de la pacification ou de la lénification américaine de l'Afghanistan parait distordue et est bousculée par les faits et gestes contradictoires des responsables politico-militaires de Washington. En effet, les Américains dans leurs engagement et actions au quotidien sur le territoire afghan, épousent voir même renforcent les dangereux facteurs de l'insécurité et de l'instabilité. Ce qui, a terme, pourrait mener le pays vers d'autres gouffres et chaos sociopolitiques.


Par exemple, le programme du désarmement (DDR suivi de DAYAK récemment) fut des le début et reste un vaste show politico-médiatique. Les alliances et compromis troubles avec les ex-chefs de guerre civile de 1992/1996, les contacts, récupérations et arrangements semi-secrets avec un certain nombre de Taleb sont de mise. Les plans de Reconstruction du pays déclamés a hue et a dia par les bailleurs de fond et les medias depuis plus de trois ans s'enlisent en une immense et lamentable mascarade. Les opérations militaires des armées americano-coalisées contre les "Terroristes" augmentent chaque fois le nombre de rafles, de civils morts et d'Afghans emprisonnes, pour la plupart dans les geôles américaines. La croissance et l'exportation presque exponentielles de la culture du pavot, malgré tous les plans de "sensibilisation, de contrôle, de lutte et de séminaires" a grands frais et propagandes, s'enracinent et s'affirment en pègre professionnelle et internationale. Sur toile de fond à la fois de fureur et de bruit assourdissants de nouveaux et sophistiques matériels de guerre des Puissants et de logorrhée politico-politicienne et mercantiles des grands justificateurs du « Nouvel Afghanistan Démocratique », les responsables afghans eux-mêmes malheureusement ne réussissent toujours pas a prendre le destin du pays en main ou a se mettre au moins ensemble et oeuvrer intelligemment pour faire avancer ce pays meurtri vers le redressement économique et vers la création d'une politique nationale cohérente.Paradoxalement, le cheminement continu et laborieux de l'unité et de l'intégrité nationales de l'Afghanistan se fait sans eux ou souvent a leur détriment.


Dans un peu moins d'un mois, aura lieu normalement l'élection législative retardée depuis l'automne dernier. Il y a presque 6 000 candidats pour les conseils provinciaux, 249 sièges pour la Welossi Jerga (Conseil du peuple équivalent de l'Assemblée nationale) et 34 sièges (34 autres sont nommes par le chef de l'exécutif) pour la Meshrano Jerga (Conseil des sages constitue de 68 représentants au total, équivalent du Sénat) a Kabul. Les pénibles luttes d'influence des ex-seigneurs de la guerre civile, des barons de la drogue, des déçus et éconduits de l'élection présidentielle du mois d'octobre 2004 font rage. L'offensive violente des composantes Taleb et d'autres groupes armes dans le pays rend le déroulement de cette élection à la fois coûteux et incertain. Mais ce qui inquiète vraiment les Afghans c'est la nature même de la composition de ce parlement et de son pouvoir réel face à la misère et aux incalculables difficultés de l'Afghanistan. Avec le pouvoir judiciaire vérole et corrompu d'une part, le pouvoir exécutif hybride et exogène a la société et a la politique afghanes d'autre part, quels vont être le poids et la portée de ce nouveau pouvoir législatif pour cet Afghanistan domine et dirige depuis presque quatre ans par les Etats-Unis d'Amérique d'après "9/11" ?!


Ce Parlement sera-t-il un ultime lieu de blanchiment et de "légitimation" des chefs de la drogue, de la guerre, du crime organise et des responsables communistes sous et après l'Occupation soviétique ou bien un cadeau politique substantiel pour "les amis" (ex-Alliance du Nord) insatisfaits et perdants de l'élection présidentielle ou une instance suprême qui récompensera les obséquieux cercles proches du Président ? Fort probablement tout a la fois, mais quel pourcentage va-t-il éventuellement rester pour les vrais représentants des différentes communautés afghanes ?!?


En tout cas, après ce scrutin législatif afghan, l'agenda des Accords de Bonn signe le 5 décembre 2001 arrivera à son terme. Dans le tourment, l'Amérique et l'Europe pourront au moins se congratuler dans l'arène de la diplomatie internationale d'avoir suivi et appliqué en apparence les titres des principales clauses de ces Accords (!?)

 


Kabul, le 19 août 2005.
Said Ahmad Khaled Madjrouh,  professeur